Tchernivtsi et la Bucovine : l'ancienne Czernowitz, ville-carrefour de l'Ukraine de l'ouest
Peu de villes d'Europe ont changé aussi souvent de drapeau que Tchernivtsi. Moldave, puis autrichienne sous le nom de Czernowitz, roumaine sous celui de Cernăuți, soviétique à partir de 1940, ukrainienne depuis 1991 : la capitale historique de la Bucovine du Nord a conservé de chacune de ces époques des façades, des langues et des histoires qui se superposent encore dans ses rues. Son joyau, la résidence des métropolites de Bucovine et de Dalmatie, est inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 2011.
Ce guide présente la ville et sa région : l'histoire expliquée simplement, l'ensemble architectural de l'université, les quartiers à parcourir à pied, les écrivains qui ont fait la réputation intellectuelle de Czernowitz, puis les excursions possibles vers Khotyn et les monastères de Bucovine. Il se termine par une partie franche sur l'accès et la sécurité : les autorités françaises déconseillent formellement tout déplacement sur l'ensemble du territoire ukrainien, sans distinction régionale, et ce guide s'adresse à des lecteurs qui s'informent, pas à ceux qui cherchent une garantie.

L'ensemble de brique polychrome de l'université de Tchernivtsi, ancienne résidence des métropolites de Bucovine et de Dalmatie.
Tchernivtsi, l'ancienne Czernowitz, condense quatre héritages (moldave, autrichien, roumain, soviétique) autour d'un ensemble UNESCO, la résidence des métropolites inscrite en 2011 : voici comment la comprendre, la parcourir et préparer un séjour réaliste.
Pourquoi Tchernivtsi est une ville-carrefour
Tchernivtsi se trouve au sud-ouest de l'Ukraine, sur la rive du Prout, à proximité de la frontière roumaine. La ville compte aujourd'hui un peu moins de 260 000 habitants, ce qui en fait une cité de taille moyenne, facile à parcourir à pied, bien plus calme que Kyiv ou Lviv. Elle est le chef-lieu d'une région, la Bucovine du Nord, dont le nom signifie « pays des hêtres » et dont la partie sud appartient aujourd'hui à la Roumanie.
Ce qui frappe d'abord le visiteur, c'est l'architecture : alignements de façades néo-baroques et néo-classiques, balcons en fer forgé, couleurs pastel, avenues pensées pour une capitale de province impériale. Cet air d'Europe centrale est le résultat de plus d'un siècle et demi de domination des Habsbourg, de 1775 à 1918. La ville s'est alors dotée d'une université, d'un théâtre, de synagogues, d'églises de plusieurs rites et d'une presse en allemand, en ukrainien, en roumain, en polonais et en yiddish.
La diversité de la population était l'une de ses caractéristiques. Selon le recensement autrichien de 1910, environ 32 % des habitants de Czernowitz se déclaraient juifs, aux côtés de communautés ukrainienne, roumaine, allemande et polonaise. Cette mosaïque a été profondément bouleversée par les déplacements, les guerres et la Shoah au XXe siècle, mais elle reste le fil conducteur de toute visite : à Tchernivtsi, chaque bâtiment a plusieurs noms et plusieurs histoires.
Pour qui découvre l'ouest du pays, Tchernivtsi complète un itinéraire qui passerait par Lviv et les Carpates. Notre guide de Lviv en 2026 décrit l'autre grande ville de la région, avec un caractère plus polonais que roumain, ce qui rend la comparaison instructive.
Quatre époques en un siècle et demi : l'histoire racontée simplement
Avant 1774, la Bucovine appartient à la principauté de Moldavie, vassale de l'Empire ottoman. La région est occupée par l'Autriche pendant la guerre russo-turque, puis annexée officiellement en 1775. Elle devient alors une terre des Habsbourg, la Bukowina, érigée en duché autonome au sein de l'Empire d'Autriche en 1849. Czernowitz y joue le rôle de capitale administrative et religieuse, notamment après le transfert en 1782 du siège de l'évêché orthodoxe.
La ville connaît son âge d'or à la fin du XIXe siècle. L'empereur François-Joseph y fonde en 1875 une université, à l'occasion du centenaire de l'intégration de la Bucovine à l'Autriche, et la voie ferrée qui la relie à Lemberg (Lviv) ouvre dès 1866, suivie par une liaison vers Iași en 1869. Ces infrastructures expliquent l'essor du commerce, de la presse et de la vie culturelle.
Après la Première Guerre mondiale et l'effondrement de l'Autriche-Hongrie, un congrès réuni à Czernowitz vote en novembre 1918 le rattachement de la Bucovine à la Roumanie. La ville devient Cernăuți et son université est « roumanisée ». En 1940, à la suite du pacte germano-soviétique, l'Union soviétique annexe la Bucovine du Nord ; la Roumanie reprend la ville de 1941 à 1944, puis l'administration soviétique revient, et Tchernivtsi est intégrée à la République socialiste soviétique d'Ukraine. Depuis 1991, elle fait partie de l'Ukraine indépendante, et l'université porte le nom de l'écrivain bucovinien Youri Fedkovytch.
| Période | Nom de la ville | Pouvoir | Trace visible aujourd'hui |
|---|---|---|---|
| Avant 1774 | Cernăuți | Principauté de Moldavie | héritage orthodoxe et moldave |
| 1775-1918 | Czernowitz | Habsbourg, puis Autriche-Hongrie | centre historique, université, résidence des métropolites |
| 1918-1940 et 1941-1944 | Cernăuți | Royaume de Roumanie | noms de rues d'époque, institutions roumaines |
| 1940-1941 et 1944-1991 | Tchernovtsy | URSS | immeubles collectifs, usines, rebaptisation des rues |
| Depuis 1991 | Tchernivtsi | Ukraine indépendante | université Fedkovytch, vie culturelle ukrainienne |
La résidence des métropolites : l'ensemble classé à l'UNESCO
Le monument le plus célèbre de la ville est une surprise : un vaste complexe de brique rouge et de pierre aux motifs géométriques, qui évoque tour à tour des influences byzantines, moldaves, gothiques, baroques et mauresques. Il s'agit de l'ancienne résidence des métropolites de Bucovine et de Dalmatie, construite entre 1864 et 1882 d'après les plans de l'architecte tchèque Josef Hlávka, sujet de l'Empire austro-hongrois. Elle servait de siège au chef de l'Église orthodoxe de la province, à une époque où la monarchie des Habsbourg, relativement tolérante, reconnaissait plusieurs confessions.
Le bien est inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis juin 2011, sous le numéro 1330, au titre des critères II, III et IV. L'organisation met en avant la qualité de l'architecture historiciste du XIXe siècle, la synthèse de traditions byzantines et d'autres influences européennes et la cohérence d'un ensemble qui réunit la résidence, un séminaire, une église, un ancien monastère, des jardins et un parc paysager sur une surface d'environ huit hectares. Il faut distinguer deux réalités souvent confondues : le monument inscrit n'est pas « l'université » comme institution, mais l'ensemble architectural qu'elle occupe.
Car depuis l'époque soviétique, le complexe abrite l'université nationale Youri-Fedkovytch. On y croise donc des étudiants, des salles de cours et des bureaux, ce qui a deux conséquences pratiques. D'abord, l'accès intérieur dépend des règles du campus, qui peuvent changer : renseignez-vous auprès de l'établissement ou d'un guide local avant de vous déplacer. Ensuite, l'extérieur, les cours et le parc offrent déjà un très beau parcours, y compris sans entrer dans les bâtiments, surtout en fin d'après-midi quand la lumière réchauffe la brique.
- Architecte : Josef Hlávka, construction entre 1864 et 1882.
- Statut : patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 2011 (référence 1330).
- Usage actuel : campus de l'université nationale de Tchernivtsi, ce qui limite l'accès intérieur.
- Meilleure approche : une visite extérieure d'une à deux heures, en tenant compte des consignes en vigueur.
Se promener dans le centre : rue Olha-Kobylianska et mémoire littéraire
Le cœur historique se parcourt en une demi-journée, à pied. L'artère principale, la rue Olha-Kobylianska, ancienne Herrengasse, est aujourd'hui piétonne et bordée de façades du XIXe siècle, de cafés et de librairies. Elle conduit vers la place centrale et son hôtel de ville, puis vers la place du Théâtre, où le théâtre dramatique régional compose avec les bâtiments voisins l'un des ensembles urbains les plus homogènes de la ville. On y trouve aussi la cathédrale du Saint-Esprit, aux coupoles claires, et des églises de plusieurs rites qui rappellent la diversité confessionnelle de la Bucovine.
La ville est inséparable de ses écrivains. Le poète Paul Celan, né Paul Antschel à Czernowitz en 1920 dans une famille juive de langue allemande, y a grandi avant que la guerre ne détruise le monde dans lequel il vivait ; son œuvre est l'une des plus importantes de la poésie européenne d'après la Shoah. Rose Ausländer, née dans la même ville en 1901, a écrit en allemand une poésie marquée par l'exil et la mémoire. Du côté ukrainien, Olha Kobylianska, grande figure de la littérature moderne, a donné son nom à la rue principale, à un musée et à un théâtre.
Ces noms invitent à une visite attentive aux lieux de mémoire. L'ancien quartier juif, les traces de synagogues transformées en d'autres usages, les plaques commémoratives et les cimetières racontent une histoire que les façades colorées ne disent pas. Soyez respectueux dans les lieux de recueillement et renseignez-vous avant de photographier. Pour prolonger la lecture, notre article sur l'histoire et la culture de l'Ukraine replace ces trajectoires dans un cadre plus large.
Côté pratique, comptez un jour complet pour le centre, la résidence et un musée, ce qui permet de ne pas courir. Les restaurants proposent une cuisine ukrainienne et de Bucovine qui emprunte à la Moldavie et à la Roumanie voisines, avec notamment des plats à base de maïs et de fromage ; goûtez-les en demandant la spécialité de la maison plutôt qu'un menu touristique standardisé.
Autour de Tchernivtsi : Khotyn, monastères et villages de Bucovine
La région offre plusieurs excursions d'une journée. La plus célèbre mène à la forteresse de Khotyn, sur la rive du Dniestr, à une soixantaine de kilomètres de Tchernivtsi. Construite et agrandie au fil des siècles, elle contrôlait un passage stratégique entre l'Europe centrale, la Moldavie et les territoires ottomans. Elle est liée aux principautés moldaves, à la Pologne-Lituanie, aux Cosaques et à l'Empire ottoman, et son nom est resté associé à la bataille de 1621 entre les forces polono-cosaques et l'armée ottomane. Ses remparts massifs offrent des vues dégagées sur la vallée.
Plus près de la ville, le monastère de Bantchény, près du village de Boïany, est l'un des grands centres orthodoxes de la région, avec son église de la Sainte-Trinité et ses bâtiments conventuels. Les amateurs d'histoire religieuse peuvent aussi regarder du côté de la Roumanie voisine : le monastère de Putna, fondé au XVe siècle par Étienne le Grand, prince de Moldavie, reste un lieu essentiel pour comprendre l'héritage politique et religieux de la Bucovine, mais il se situe de l'autre côté de la frontière et exige de s'informer sur les conditions de passage.
Les villages de la région conservent des traditions vivantes. Des localités comme Krasnoïlsk sont réputées pour la Malanka, un carnaval de masques et de processions qui accompagne le Nouvel An julien à la mi-janvier, tandis que la petite ville de Vyjnytsia, porte des Carpates de Bucovine, est connue pour l'artisanat du bois. Les hauteurs des Carpates, plus au sud-ouest, sont détaillées dans notre guide complet des Carpates ukrainiennes.
- Khotyn : forteresse sur le Dniestr, excursion d'une journée au départ de Tchernivtsi.
- Bantchény : monastère orthodoxe près de Boïany, visite calme et respectueuse.
- Vyjnytsia et Krasnoïlsk : artisanat, traditions et carnaval d'hiver dans les Carpates de Bucovine.
- Putna (Roumanie) : monastère historique, à envisager seulement avec une préparation transfrontalière sérieuse.
Accès, sécurité et préparation du séjour
Commençons par la sécurité, qui conditionne tout le reste. La page des Conseils aux voyageurs du ministère de l'Europe et des Affaires étrangères, mise à jour le 15 septembre 2026, indique que « l'intégralité du territoire ukrainien est formellement déconseillée » en raison de la guerre en cours depuis le 24 février 2022, sans mentionner de distinction pour l'ouest du pays. La région de Tchernivtsi est éloignée de la ligne de front et fait partie de l'ouest généralement considéré comme moins exposé, mais « moins exposé » ne veut pas dire « sûr » : des alertes aériennes, des frappes touchant l'ouest et des perturbations de transport restent possibles.
Pour s'y rendre, le train est la solution la plus courante. Depuis Kyiv, il s'agit d'un trajet de nuit de plusieurs heures, et depuis Lviv d'une liaison plus courte, parfois via Ivano-Frankivsk selon les trains. Les horaires et les durées changent selon les jours, les travaux et la situation : vérifiez-les le jour même sur le site ou l'application officiels d'Ukrzaliznytsia et réservez uniquement par un canal reconnu. Notre dossier sur les trains longue distance en Ukraine détaille le fonctionnement des couchettes et des réservations.
Avant le départ, quelques réflexes simples s'imposent. Installez une application d'alertes aériennes, repérez dès l'arrivée l'abri le plus proche de votre hébergement, gardez vos documents sur vous, et souscrivez une assurance dont le contrat couvre explicitement l'Ukraine, l'évacuation sanitaire et le rapatriement : le ministère rappelle que ces frais ne peuvent pas être pris en charge par l'ambassade. Les risques ordinaires restent ceux d'une ville touristique : vols à la tire dans les zones fréquentées, taxis non enregistrés. Pour une vue d'ensemble de l'ouest du pays, lisez aussi notre analyse de l'ouest de l'Ukraine comme destination.
Enfin, gardez une marge de manœuvre. Deux nuits sur place permettent de visiter sans précipitation et de s'adapter à une annulation ou à un changement de situation. Si les conditions ne vous conviennent pas, repoussez le voyage : Tchernivtsi, avec ses couches d'histoire et ses écrivains, a tout le temps d'attendre.
Dernière mise à jour le 9 octobre 2026.
FAQ — questions fréquentes
Pourquoi Tchernivtsi est-elle appelée Czernowitz ?
Czernowitz est le nom allemand de la ville, utilisé de 1775 à 1918 quand la Bucovine faisait partie de l'Empire d'Autriche puis de l'Autriche-Hongrie. En roumain, elle s'appelle Cernăuți ; en ukrainien, Tchernivtsi (Chernivtsi en translittération anglaise). Les trois noms désignent la même ville.
Qu'est-ce qui est classé à l'UNESCO à Tchernivtsi ?
Le bien inscrit en 2011 sous le numéro 1330 est la résidence des métropolites de Bucovine et de Dalmatie, construite entre 1864 et 1882 par l'architecte Josef Hlávka. Elle abrite aujourd'hui l'université nationale de Tchernivtsi : c'est l'ensemble architectural qui est classé, pas l'université en tant qu'institution.
Combien de temps faut-il pour visiter Tchernivtsi ?
Un jour complet suffit pour le centre historique et l'ensemble de la résidence des métropolites. Deux nuits sur place permettent d'y ajouter une excursion à la forteresse de Khotyn ou aux villages de Bucovine sans courir.
Comment aller de Lviv à Tchernivtsi ?
Le train est l'option la plus courante, avec des liaisons directes ou via Ivano-Frankivsk selon les jours. Les horaires et durées varient : vérifiez-les sur le site ou l'application officiels d'Ukrzaliznytsia à la date de votre voyage et évitez les revendeurs non reconnus.
Est-il recommandé de voyager à Tchernivtsi en 2026 ?
Le ministère français de l'Europe et des Affaires étrangères déconseille formellement l'ensemble du territoire ukrainien (page mise à jour le 15 septembre 2026), sans distinction régionale. L'ouest du pays est moins exposé que l'est, mais des alertes et des frappes restent possibles : renseignez-vous, assurez-vous et restez flexible.


