Danses et musique traditionnelle ukrainienne : entretien avec Olena Marchenko, ethnomusicologue
Olena Marchenko
Docteure en ethnomusicologie — Université Ivan Franko de Lviv
Olena Marchenko est docteure en ethnomusicologie et professeure associée à l'Université Ivan Franko de Lviv. Spécialiste des traditions musicales et chorégraphiques des Carpates ukrainiennes, elle mène depuis quinze ans des recherches de terrain dans les villages hutsules. Elle est l'auteure de deux monographies sur la bandura et les chants rituels d'Ukraine occidentale.
La culture folklorique ukrainienne connaît une renaissance sans précédent depuis 2022 : les traditions ancestrales sont devenues un acte de résistance identitaire autant qu'un patrimoine à préserver. Olena Marchenko, ethnomusicologue reconnue, nous guide à travers cet univers fascinant de banduras vibrantes, d'hopak acrobatique et de chants rituels millénaires.
La bandura : instrument national de l'Ukraine
Sophie : Olena, la bandura est bien plus qu'un instrument pour l'Ukraine, elle est une véritable icône nationale. Pouvez-vous nous éclairer sur son histoire et pourquoi elle occupe une place si centrale dans l'identité ukrainienne ?
Olena :Absolument, Sophie. La bandura, avec ses cordes multiples et son son mélancolique mais puissant, est en effet l'âme musicale de l'Ukraine. Son histoire est intrinsèquement liée à celle de notre peuple. Historiquement, elle est l'héritière du kobza, un luth plus ancien, mais c'est au XIXe siècle qu'elle a connu sa codification moderne, évoluant vers l'instrument que nous connaissons aujourd'hui, souvent doté de plus de 60 cordes. Elle était l'instrument des *kobzars*, ces bardes aveugles et itinérants qui parcouraient les steppes, chantant des *dumy* – des épopées historiques – et des chants spirituels, transmettant ainsi la mémoire collective et l'esprit de résistance.
Le rôle des kobzars était crucial pour maintenir l'identité ukrainienne sous les occupations étrangères, faisant de la bandura un symbole de liberté et de résilience. Elle a été le témoin et le porte-voix des événements les plus marquants de notre histoire, des luttes cosaques à la période soviétique, où elle fut malheureusement ciblée et ses joueurs persécutés, voire exécutés, en raison de son pouvoir unificateur et de son association avec le nationalisme ukrainien. C'est un instrument qui a survécu à la répression et qui incarne la ténacité de notre culture.
Sophie : Vous évoquez la période soviétique et la répression. Comment la bandura a-t-elle traversé ces décennies sombres, et quelle a été sa renaissance après l'indépendance de l'Ukraine en 1991 ?
Olena :La période soviétique fut une épreuve terrible pour la bandura. Dans les années 1930, sous Staline, les kobzars furent systématiquement exterminés lors de la « renaissance fusillée », car leur musique et leurs récits renforçaient l'identité ukrainienne, ce qui était perçu comme une menace par le régime. L'instrument lui-même fut parfois interdit ou déformé pour s'adapter aux standards de la culture soviétique, perdant ainsi une partie de son essence. Cependant, des musiciens courageux ont continué à la pratiquer en secret ou au sein d'ensembles contrôlés, préservant ainsi une flamme vacillante.
La véritable renaissance est survenue avec la déclaration d'indépendance de l'Ukraine en 1991. La bandura est alors redevenue un puissant symbole de l'identité nationale retrouvée. Des écoles de bandura ont rouvert, la facture artisanale a connu un nouvel essor, et de nouvelles générations ont embrassé cet instrument. Aujourd'hui, on la retrouve dans tous les contextes, des concerts classiques aux arrangements modernes, et son apprentissage est encouragé dès le plus jeune âge. Elle est plus vivante que jamais, un témoignage sonore de notre histoire et de notre résilience. Pour en savoir plus sur ce contexte historique, je vous invite à consulter notre guide de l'histoire et la culture ukrainienne.
Sophie : L'apprentissage de la bandura semble être un art en soi. Quels sont les défis pour les musiciens et les artisans qui fabriquent ces instruments complexes ?
Olena :L'apprentissage de la bandura est exigeant mais gratifiant. L'instrument compte généralement entre 50 et 68 cordes, parfois même plus, réparties entre des cordes mélodiques et des cordes d'accompagnement, ce qui demande une grande dextérité des deux mains. Il faut des années de pratique pour maîtriser la technique et l'expressivité nécessaires pour interpréter le vaste répertoire, des *dumy* anciennes aux compositions contemporaines. Les musiciens doivent aussi souvent apprendre à chanter en s'accompagnant, perpétuant ainsi la tradition des kobzars.
Quant aux artisans, les facteurs de bandura sont des maîtres d'art. Chaque instrument est une œuvre d'art, souvent fabriquée à la main avec des bois spécifiques comme l'érable ou le tilleul pour la caisse de résonance, et des bois plus durs pour le manche et les chevilles. Le processus est long et minutieux, de la sélection du bois au réglage final des cordes et des mécanismes. C'est un savoir-faire qui se transmet de génération en génération, et la qualité de la facture a un impact direct sur la richesse sonore de l'instrument. Ces artisans jouent un rôle essentiel dans la préservation de la tradition de la bandura.
Les chants rituels ukrainiens : une mémoire vivante
Sophie : Au-delà des instruments, les chants rituels ukrainiens sont une autre facette fascinante de votre patrimoine. Les *dumy*, les *vésnianky*, les *koliady*... pouvez-vous nous expliquer la signification et l'importance de ces chants dans le calendrier et la vie des Ukrainiens ?
class="expert-answer">Olena :Les chants rituels sont la mémoire vivante de l'Ukraine, des capsules sonores qui nous relient à des millénaires d'histoire et de croyances. Les *dumy*, comme je l'ai mentionné, sont de longues épopées historiques et héroïques, souvent chantées par les kobzars, qui relatent les exploits des Cosaques, les invasions et les souffrances du peuple. Elles sont tragiques, profondes, et portent en elles l'esprit de résistance.
Les *vésnianky*, quant à elles, sont des chants de printemps, joyeux et mélodiques, qui accompagnent les rituels agraires destinés à accueillir la nouvelle saison, à réveiller la terre et à assurer la fertilité. Elles sont souvent chantées en cercle, accompagnées de danses. Les *koliady* et les *chtchedrivky* sont les chants de Noël et du Nouvel An, des vœux de prospérité portés de maison en maison, symbolisant le cycle éternel de la vie et de la renaissance. Ces chants ne sont pas de simples mélodies ; ils sont des prières, des récits et des rituels qui rythment la vie et renforcent le lien communautaire.
Sophie : La polyphonie est une caractéristique marquante de la musique vocale ukrainienne. En quoi cette forme de chant est-elle unique et comment s'est-elle développée au fil des siècles ?
Olena :La polyphonie est effectivement l'un des traits les plus distinctifs et les plus beaux de notre tradition vocale. Contrairement à de nombreuses polyphonies occidentales basées sur l'harmonie des accords, la polyphonie ukrainienne, en particulier dans les chants rituels et folkloriques, est souvent basée sur des lignes mélodiques indépendantes qui se croisent et s'entrelacent, créant une texture sonore riche et complexe. On parle parfois de polyphonie hétérophonique ou de bourdon, où une voix principale est accompagnée de plusieurs voix secondaires qui brodent autour d'elle.
Cette tradition s'est développée organiquement au sein des communautés rurales, transmise de génération en génération. Chaque voix a un rôle spécifique, et l'ensemble crée une sorte de "tapis sonore" qui peut être à la fois méditatif et puissant. Cette polyphonie n'est pas seulement esthétique ; elle est aussi fonctionnelle, car elle permet à chaque membre du groupe de participer activement au chant, renforçant le sentiment d'appartenance. C'est une forme d'expression collective profondément enracinée dans notre culture, reconnue d'ailleurs par l'UNESCO pour certains de nos chants traditionnels. Pour une exploration plus approfondie, je vous recommande notre article sur les traditions et fêtes ukrainiennes.
Sophie : Vous mentionnez l'inscription UNESCO. Est-ce que cela a eu un impact sur la préservation et la reconnaissance de ces chants rituels, notamment à l'international ? Et comment ces chants sont-ils pratiqués aujourd'hui ?
Olena :L'inscription de certains éléments de notre patrimoine oral, comme les chants cosaques de la région de Dnipropetrovsk, sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité par l'UNESCO a eu un impact considérable. Elle a non seulement attiré l'attention internationale sur la richesse et la singularité de notre culture, mais elle a aussi renforcé les efforts nationaux de préservation. Cela a encouragé la documentation, la recherche, et la transmission de ces chants, en particulier auprès des jeunes générations, qui peuvent parfois se sentir éloignées de ces traditions ancestrales.
Aujourd'hui, ces chants rituels sont pratiqués de diverses manières. Dans les villages, ils sont encore chantés lors des fêtes et des rituels familiaux ou communautaires, souvent de manière spontanée et informelle. Dans les villes, on trouve des ensembles folkloriques professionnels ou amateurs qui se dédient à leur interprétation et à leur diffusion. Il y a aussi un intérêt croissant pour ces chants dans des contextes plus modernes, avec des artistes contemporains qui les intègrent à leurs créations, leur donnant une nouvelle vie et une résonance actuelle. C'est une tradition dynamique qui s'adapte sans perdre son âme.
L'hopak et les grandes danses folkloriques ukrainiennes
Sophie : Après la musique, passons à la danse, et il est impossible de parler de danse ukrainienne sans évoquer l'hopak. C'est une danse spectaculaire, connue pour ses sauts acrobatiques. Pouvez-vous nous en dire plus sur ses origines et ses caractéristiques uniques ?
class="expert-answer">Olena :L'hopak est sans aucun doute la danse la plus emblématique de l'Ukraine, une explosion d'énergie et de virtuosité. Ses origines remontent aux Cosaques zaporogues, ces guerriers légendaires des steppes. C'était à l'origine une danse masculine, improvisée après les batailles, où les Cosaques montraient leur agilité, leur force et leur bravoure à travers des sauts, des pirouettes et des figures acrobatiques. Ces mouvements n'étaient pas seulement de la danse ; ils étaient aussi un entraînement martial, une façon de maintenir la forme physique et l'esprit combatif.
Ce qui rend l'hopak unique, c'est ce mélange de puissance et de grâce. Les hommes réalisent des figures impressionnantes comme le *povzunok* (glisser sur les talons en position accroupie) ou le *prisyadka* (sauts accroupis), tandis que les femmes, vêtues de costumes colorés, apportent une dimension de légèreté, de douceur et de lyrisme avec des mouvements fluides, des tours élégants et des pas vifs. C'est une danse qui raconte l'histoire du courage et de la joie de vivre du peuple ukrainien, une célébration de la force collective et individuelle.
Sophie : Au-delà de l'hopak, l'Ukraine a une riche mosaïque de danses régionales. Quelles sont les autres danses folkloriques majeures que l'on devrait connaître, et où peut-on les admirer, par exemple lors de festivals ?
class="expert-answer">Olena :Effectivement, l'hopak est la plus célèbre, mais notre répertoire de danses est incroyablement diversifié, reflétant la richesse des régions ukrainiennes. Dans les Carpates, la *kolomyjka* est très populaire, une danse rapide et entraînante, souvent improvisée, où les couples rivalisent d'ingéniosité dans leurs pas. Elle est caractérisée par une structure musicale répétitive et des paroles spirituelles.
Le *kozachok*, lui aussi d'origine cosaque, est une danse plus vive et légère que l'hopak, souvent dansée en couple ou en groupe, avec des mouvements rapides et des changements de rythme. Il existe aussi des danses rituelles spécifiques aux saisons ou aux événements, comme les danses de mariage ou les danses de moisson. Pour admirer ces danses, les festivals folkloriques sont incontournables. Le festival « EtnoVyr » à Lviv, le festival « Kraina Mriy » à Kyiv, ou les nombreux festivals locaux dans les Carpates, comme le « Hutsul Fest » à Verkhovyna, offrent des occasions uniques de voir ces traditions vivantes, interprétées par des ensembles professionnels et amateurs.
Sophie : Comment ces danses sont-elles transmises aujourd'hui ? Y a-t-il un intérêt croissant pour ces formes d'art traditionnelles, même chez les jeunes générations, et comment cela se manifeste-t-il ?
class="expert-answer">Olena :La transmission des danses folkloriques est un processus dynamique. Traditionnellement, elle se faisait de manière informelle, au sein des familles et des communautés, lors des fêtes et des célébrations. Aujourd'hui, bien que cette transmission directe existe encore dans les villages, elle est complétée par un enseignement plus structuré. Il existe de nombreuses écoles de danse folklorique en Ukraine, des ensembles pour enfants et adolescents, ainsi que des académies de danse qui forment des professionnels.
Nous observons un intérêt renouvelé, surtout depuis les événements de 2014 et l'invasion de 2022. Les jeunes générations, conscientes de l'importance de préserver leur identité culturelle, s'engagent davantage dans la pratique de ces danses. Cet intérêt se manifeste non seulement par l'augmentation du nombre d'élèves dans les écoles de danse, mais aussi par l'émergence de groupes qui fusionnent les danses traditionnelles avec des styles contemporains, ou qui les adaptent pour la scène moderne. C'est une preuve que ces danses ne sont pas figées dans le passé, mais qu'elles continuent d'évoluer et de résonner avec l'époque actuelle, tout en conservant leur essence.
Les traditions Hutsules des Carpates : un héritage unique
Sophie : Les Carpates ukrainiennes sont un véritable écrin de traditions. Parmi elles, la culture Hutsule est particulièrement riche et distincte. Pouvez-vous nous plonger dans cet univers unique et nous présenter ses spécificités ?
class="expert-answer">Olena :La culture Hutsule est l'un des joyaux de notre patrimoine, un héritage unique au cœur des Carpates ukrainiennes. Les Hutsules sont un groupe ethnique montagnard connu pour leur mode de vie pastoral, leur artisanat exceptionnel et leurs traditions profondément ancrées. Leur musique est reconnaissable, souvent marquée par l'utilisation d'instruments comme la *trembita*, une longue corne des montagnes dont le son puissant résonne à travers les vallées, utilisée pour la communication ou lors de rituels. On trouve aussi le *drymba* (guimbarde) et le *tsymbaly* (sorte de cymbalum).
Leur artisanat est d'une beauté époustouflante : les broderies hutsules, avec leurs motifs géométriques et leurs couleurs vives, sont célèbres. Les *pysanky*, ces œufs de Pâques décorés avec des motifs symboliques complexes, sont une autre forme d'art emblématique. Les sculptures sur bois, la poterie et le travail du cuir témoignent également d'un savoir-faire ancestral. Les villages de Kosmach et Verkhovyna sont des centres vivants de cette culture, où l'on peut encore observer ces traditions dans leur authenticité quotidienne.
Sophie : Vous parlez de Kosmach et Verkhovyna. Comment ces villages préservent-ils et célèbrent-ils leurs traditions ? Y a-t-il des événements spécifiques où l'on peut découvrir la culture Hutsule dans toute sa splendeur ?
class="expert-answer">Olena :Ces villages sont des bastions de la culture Hutsule. À Kosmach, par exemple, chaque famille a son propre style de broderie et de *pysanky*, transmis de mère en fille. Les habitants vivent encore en grande partie en harmonie avec la nature, et leurs coutumes sont intimement liées aux cycles des saisons et à la vie pastorale. Verkhovyna, souvent considérée comme la capitale des Hutsules, est un centre culturel où l'on trouve des musées dédiés à leur histoire et à leurs instruments de musique, ainsi que des ateliers où l'on peut apprendre l'artisanat local.
Pour découvrir cette culture dans toute sa splendeur, les festivals d'été sont des moments privilégiés. Le « Hutsul Fest » à Verkhovyna, ou le festival « Sheshory » (désormais souvent appelé ArtPole) qui se déroule dans les Carpates, attirent des visiteurs du monde entier. Ces événements sont des explosions de couleurs, de sons et de saveurs, avec des démonstrations d'artisanat, des concerts de musique traditionnelle, des danses, et des dégustations de cuisine locale. C'est une immersion totale dans un monde où le temps semble s'être arrêté, mais qui est pourtant vibrant de vie. Pour approfondir, notre guide des Carpates ukrainiennes est une excellente ressource.
Sophie : La musique Hutsule est particulièrement distinctive. Pourriez-vous nous décrire les instruments et les styles musicaux qui caractérisent cette région et comment ils contribuent à son identité sonore unique ?
class="expert-answer">Olena :La musique Hutsule est profondément liée à la nature et au mode de vie montagnard. Outre la *trembita* que j'ai mentionnée, d'autres instruments jouent un rôle central. Le *tsymbaly*, un instrument à cordes frappées, est souvent le cœur de l'ensemble, avec son son cristallin et percussif. Il est accompagné par la *sopilka*, une flûte traditionnelle, le *drymba* (guimbarde) pour ses sonorités vibrantes, et parfois un violon. Ces instruments, souvent fabriqués localement, sont utilisés pour accompagner les danses entraînantes, les chants rituels et les mélodies pastorales.
Le style musical Hutsule est caractérisé par des mélodies vives, des rythmes syncopés et une grande expressivité. Il est souvent improvisé, permettant aux musiciens de montrer leur virtuosité. Les chants sont souvent polyphoniques, avec des voix qui se répondent et s'entremêlent, racontant des histoires de la vie quotidienne, de l'amour, de la nature et des légendes locales. Cette musique n'est pas seulement un divertissement ; elle est une part intégrante de chaque célébration, de chaque rituel, et elle reflète l'âme indomptable et joyeuse du peuple Hutsule. C'est une musique qui vous transporte directement au cœur des montagnes.
La transmission des traditions face au conflit
Sophie : Le conflit actuel a eu un impact dévastateur sur l'Ukraine. Comment cette situation tragique affecte-t-elle la transmission et la préservation des traditions folkloriques ? Y a-t-il, paradoxalement, un regain d'intérêt pour le patrimoine culturel en ces temps difficiles ?
class="expert-answer">Olena :C'est une question cruciale. Le conflit a, bien sûr, des conséquences dramatiques sur tous les aspects de la vie ukrainienne, y compris la culture. Des institutions culturelles sont détruites, des archives menacées, et de nombreux porteurs de traditions ont dû fuir leurs villages. Mais vous avez raison de souligner le paradoxe : depuis 2022, nous observons un regain d'intérêt profond et sincère pour les traditions folkloriques. C'est devenu un acte de résistance identitaire.
Des dizaines de jeunes qui n'avaient jamais touché une bandura ou appris un hopak se sont mis à prendre des cours. Les festivals folkloriques déplacés à l'Ouest du pays — à Lviv, Ivano-Frankivsk, Ternopil — affichent des records d'affluence. Les Archives numériques de musique ethnique ukrainienne (projet IMFE de l'Académie nationale des sciences) ont lancé une campagne de collecte d'urgence dans les zones menacées, documentant des centaines de chants inédits. La tradition est devenue un bouclier culturel.
Sophie : Comment la diaspora ukrainienne à l'étranger participe-t-elle à cette préservation ?
Olena :La diaspora joue un rôle absolument capital depuis 2022. Des millions d'Ukrainiens réfugiés en Europe ont emporté avec eux leurs traditions — et les partagent. À Paris, Berlin, Varsovie, des chorales ukrainiennes de diaspora se forment, des ateliers de broderie vyshyvanka s'organisent dans des appartements. Le réseau ukrainien en France, notamment, est très actif : des associations comme l'Union des Ukrainiens de France proposent des cours de danse folklorique pour les enfants réfugiés, permettant à la fois de préserver l'identité et de créer du lien social.
Il y a aussi un phénomène de transmission inversée : des Ukrainiens découvrent en exil des traditions régionales qu'ils ne connaissaient pas, parce qu'ils sont mis en contact avec des réfugiés d'autres oblasts. Une femme de Kharkiv qui apprend les chants hutsules de Kosmach à Bruxelles — c'est quelque chose d'inédit. La diaspora devient elle-même un espace de rencontre et de synthèse folklorique.
Où découvrir les arts folkloriques ukrainiens en France
Sophie : Pour un lecteur français qui souhaite découvrir ces traditions sans se rendre en Ukraine, quelles ressources ou événements recommandez-vous en France ?
Olena :La France accueille une diaspora ukrainienne estimée à 150 000 personnes en 2026, avec des communautés actives à Paris, Lyon, Bordeaux et Strasbourg. L'Institut ukrainien de Paris organise régulièrement des concerts de musique traditionnelle et des expositions sur le folklore. Le Centre culturel ukrainien de la rue du Temple à Paris propose des cours de bandura et des ateliers de pysanka (décoration d'œufs de Pâques). Les festivals de musiques du monde — les Suds à Arles, le Festival de l'Oh en Île-de-France — programment chaque année des ensembles ukrainiens.
Pour les cours de danse, plusieurs associations proposent des initiations à l'hopak et au kolomyjka en Île-de-France, notamment dans le cadre de l'association Veselka. En ligne, le musée ethnomusical de Kyiv a numérisé des centaines d'enregistrements historiques accessibles gratuitement. Vous trouverez également de nombreuses annonces d'événements culturels ukrainiens sur des plateformes communautaires. Vous pouvez aussi consulter les annonces culturelles slaves en France sur Art-Russe pour des événements ponctuels de musique et danse d'Europe de l'Est.
Sophie : Un dernier message pour nos lecteurs français qui souhaitent s'engager et soutenir la préservation de ce patrimoine ?
Olena :Venez à un concert, achetez un instrument artisanal à un luthier hutsul, apprenez cinq mots de la chanson Oy u Luzi. Chaque geste compte. La culture ukrainienne n'est pas fragile — elle a survécu à des siècles d'interdictions, à la soviétisation, aux oublis. Mais elle a besoin de regards, d'oreilles et de cœurs ouverts pour continuer à se transmettre. Et si vous venez un jour dans les Carpates, écoutez une trembita au lever du soleil sur les alpages de Kosmach — je vous garantis que vous ne l'oublierez jamais.
FAQ — questions fréquentes sur les traditions ukrainiennes
Qu'est-ce que la bandura et pourquoi est-elle le symbole de l'Ukraine ?
La bandura est un instrument de musique ukrainien à cordes pincées comportant 55 à 68 cordes selon les modèles modernes. Évoluant depuis le XIXe siècle à partir de la kobza médiévale, elle est associée aux kobzars — poètes-musiciens itinérants qui chantaient les dumy (épopées historiques). Interdite sous Staline, sa renaissance après 1991 en a fait le symbole de la résistance culturelle ukrainienne et de l'identité nationale.
Quelle est la danse nationale de l'Ukraine ?
L'hopak (aussi écrit gopak) est la danse folklorique la plus emblématique d'Ukraine. Caractérisé par des sauts acrobatiques spectaculaires exécutés par les danseurs masculins et les mouvements gracieux et fluides des danseuses, il est interprété lors des fêtes nationales et des représentations du Ballet national d'Ukraine. D'autres danses régionales importantes : le kolomyjka des Carpates (danse en cercle), le kozachok et la metelytsia.
Les traditions folkloriques ukrainiennes sont-elles différentes des traditions russes ?
Oui, les différences sont significatives. L'Ukraine possède sa propre tradition de bandura (absente de la musique russe), une polyphonie vocale distincte (les chants ukrainiens à plusieurs voix), et un style de broderie (vyshyvanka) aux motifs géométriques très spécifiques. Les danses folkloriques sont également distinctes dans leurs rythmes et leurs acrobaties. Historiquement, les deux cultures partagent des racines slaves communes mais ont évolué séparément depuis des siècles, notamment sous des influences différentes (polonaise, autrichienne, ottomane pour l'Ukraine).
Quand ont lieu les festivals folkloriques ukrainiens ?
Les principaux festivals folkloriques se déroulent en été : le festival Ethno-Sheshory (Carpates, juillet), le festival Kolodar à Kyiv (juin), et de nombreux festivals régionaux à Lviv et Ivano-Frankivsk (juillet-août). La journée de la Vyshyvanka (3e jeudi de mai) est aussi l'occasion de grandes manifestations culturelles. Les fêtes de Pâques (Velykden) et d'Ivan Kupala (23-24 juin) rassemblent les traditions folkloriques les plus vivantes.
Peut-on apprendre la danse ou la musique ukrainienne en France ?
Oui, plusieurs associations proposent des cours en France, notamment en Île-de-France et à Lyon. L'association Veselka et d'autres groupes de la diaspora ukrainienne organisent des ateliers de danse folklorique (hopak, kolomyjka) pour enfants et adultes. Des cours de bandura sont disponibles à Paris via l'Institut ukrainien. En ligne, de nombreux tutoriels et cours à distance permettent également d'apprendre les bases des traditions musicales ukrainiennes.


